Il était une fois, le vivre-ensemble

Photo prise en 1995

Dans un bloc modeste sur le boulevard Henri-Bourassa, nous étions la seule famille à laisser nos souliers dans le corridor. En 1993, pour plusieurs locataires de l’immeuble, c’était étrange de voir arriver une famille de musulmans. Qui sont ces gens? Une femme qui porte le voile, un homme du nom de Mohamed. Ces gens, c’était un couple de jeunes trentenaires qui refaisaient leur vie, loin des leurs proches. Une famille dépassée par les événements, de nouveaux locataires qui venaient non seulement d’emménager, mais aussi d’immigrer. De jeunes parents qui devaient scolariser leur petite fille tout en prenant soin d’un nouveau-né.

Les voisins nous lançaient des regards suspicieux, interrogateurs. Parmi ces personnes perplexes et parfois méfiantes, celle qui habitait l’appartement mitoyen a eu une autre approche. Elle a vu une petite paire de chaussures au bas de la porte, celles d’une fillette qu’elle entendait courir à tous les soirs. Un jour, elle a fait un geste rempli de douceur, rempli de générosité, rempli d’ouverture. La dame d’à-côté, professeure à la retraite, a mis des bonbons dans les petits souliers. Elle ne se doutait pas de l’impact que ça aurait sur notre vie et la sienne. Suite à ce geste, aussi simple soit-il, s’est formé une amitié profonde. Une entre-connaissance de l’autre qui fait en sorte qu’il fait partie de qui tu es.

Florence, notre voisine, est devenue notre amie, notre tante et, je dirais même, notre ange gardien. Elle s’est occupée de nous comme de sa propre famille. Elle me reconduisait à l’école tous les matins et venait me chercher tous les soirs. Elle déposait ma mère à ses rendez-vous et lui a même appris à conduire. Elle m’amenait à chaque journée pédagogique à la Librairie Garneau et m’a initiée à la littérature québécoise. Elle m’écoutait lui parler de mes vacances dans un pays lointain dont elle ne connaissait que le nom et les souvenirs qu’on lui ramenait. Elle m’a toujours dit d’être digne de mes origines. Elle m’a raconté des histoires sur son enfance, sur le Québec d’avant, sur Jésus. Elle a respecté nos croyances et pratiques au point de toujours laisser un petit gobelet dans sa salle de bain . Elle nous a gâtés pendant des années à chacun de nos anniversaires. Elle a toujours dit à mes parents qu’elle était fière d’eux, fière de leur parcours et de leur cheminement.

Florence c’est une personne incroyable, c’est une âme pure et généreuse. La dernière fois que je lui ai parlé, elle m’a rappelé son âge ! Par réflexe, je lui ai dit que « c’est un bel âge » et elle m’a répondu, du tac au tac, en riant : « M’a t’en faire, moi, un bel âge! » Florence, c’est la bonne humeur, c’est me chicaner quand je dis des bêtises, c’est l’amour, la joie, la compassion.

Il est clair qu’on ne pourra jamais lui rendre tout ce qu’elle a fait pour nous. La seule chose que nous pouvons faire c’est, à notre tour, d’aller vers nos voisins et de mettre des bonbons au bas de leur porte.

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1 Comment

  • bravo Imene pour cet article. Du fin fond de notre Algerie natale, je salue ta noblesse d’âme et de grande Dame. Merci pour le partage.
    De tout cœur avec vous, mes amitiés à Djamel.

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