Être parents d’origines et de langues différentes : un défi ?

Moi, c’est Leslie. Née en France, de parents français mais d’origines diverses : ma mère est métisse togolaise-française, mon père était français avec des origines roumaines. Dans ma famille, la norme c’est d’être hors-norme : on vit tous éparpillés aux quatre coins du monde. De ce fait, il a toujours été très naturel pour moi de me déraciner, de vivre loin des miens, de voir les miens changer de pays, revenir et repartir. La routine, ou presque. Le premier départ qui a vraiment marqué ma vie est celui de ma sœur, Stella. À 20 ans, elle a quitté Marseille pour être jeune fille au pair aux États-Unis. Très vite, elle y a rencontré Leo, un italo-argentin. Leo est né en Argentine et a immigré avec ses parents dans le Michigan à l’âge de 12 ans. Stella et Leo tombent alors amoureux, se marient et pif, paf, pouf : ils nous font trois poussins, trois enfants métis franco-italo-argentino américains. Merveille ! La première chose qui me vient à l’esprit à chaque fois que j’y pense est la richesse culturelle dans laquelle sont nés leurs trois enfants. Mais au-delà du fantasme des différents apports culturels dans l’éducation, le fait d’être parents d’origines et de langues différentes, ça se passe comment, au quotidien ? J’ai donc appelé ma sœur, Stella, dans le Michigan. Voici son témoignage.

Éducation ou différence culturelle ?

Moi : Ma sœur, bonjour ! Dis, quand j’évoque vos différences culturelles en tant que couple avec Leo, qu’est ce qui te vient en tête en premier ?

Stella : C’est marrant, mais la première chose à laquelle je pense c’est la cuisine que fait sa mère, cette super bonne cuisine italienne, influencée par les goûts argentins. C’est la nourriture avec laquelle Leo a grandi. Parfois aussi, je me souviens qu’enfant, Leo ne parlait qu’espagnol, lorsqu’il bute sur un mot en anglais. Étant donné qu’ensemble nous ne parlons qu’anglais depuis que nous nous connaissons, il m’arrive d’oublier.

Le point qui marque le plus nos différences de cultures, ce sont nos rapports homme-femme. Comme tu le sais, toi et moi avons été élevées par une femme forte, indépendante, qui ne se laisse pas dire ce qu’elle doit faire. Leo, lui, aime l’idée de rentrer après le travail dans une maison propre, qui sent bon la popote qui mijote, et de n’avoir qu’à glisser les pantoufles sous la table. Par contre, il est toujours difficile de savoir si je dois attribuer ses façons de se comporter à l’éducation que lui ont donné ses propres parents ou à ses origines culturelles.

Moi : Parle-moi du fait d’éduquer vos enfants dans ce mélange de cultures. Y a-t-il des choses que vous ne voyez pas de la même manière Leo et toi ? Y-a-t-il des valeurs que vous aimeriez transmettre différemment l’un de l’autre ?

Stella : En fait, pas vraiment. C’est peut-être dommage pour ton article (rires) mais nous avons une vision assez similaire de l’éducation de nos enfants. Nos valeurs sont semblables, nous ne sommes pas en désaccord sur la façon dont nous devrions les élever. Cependant, Leo est extrêmement protecteur, bien plus que je ne le suis moi-même. Il se met à paniquer pour des choses qui ne m’alertent pas autant que lui et, de mon côté, je n’ai pas envie d’élever mes enfants dans la peur. Il est vrai que ceci peut créer des frictions entre nous. Mais ici encore, est-ce culturel ou est-ce un trait de personnalité ?

D’une langue maternelle à l’autre

Moi : Vous élevez vos enfants dans une langue – l’anglais – qui n’est aucune de vos deux langues maternelles (le français et l’espagnol). Comment le vivez-vous ?

Stella : Avec Emma (l’aînée, 9 ans), j’ai beaucoup parlé français au tout début, lorsque nous étions toutes les deux à la maison. Le problème est que j’ai dû retourner au travail alors qu’elle avait seulement 9 semaines et j’ai donc dû la faire garder. Il m’était donc impossible de continuer à lui parler constamment en français et elle commençait à entendre l’anglais à l’extérieur de la maison. Luca, étant le deuxième enfant, a tout de suite baigné dans l’anglais avec sa grande sœur et, très vite aussi, avec la vie sociale. Le problème est que lorsqu’un enfant est habitué à une langue (dans leurs cas, la langue maternelle est donc l’anglais), il est difficile de continuer à lui en parler dans une langue différente. On veut être sûr qu’il nous comprenne, puisqu’il est plus habitué à sa langue maternelle. Lui dire quelques mots en français ça va, mais des phrases et des concepts un peu plus complexes, ça devient vite compliqué. Et puis il y a la réalité du quotidien aussi. Nous vivons aux États-Unis, tout le monde leur parle en anglais, nous sommes tous bien occupés dans nos journées alors le soir, quand on se retrouve, il est plus facile de parler dans la langue que tout le monde comprend. Mais le sentiment de culpabilité est bien là. Je me dis souvent que je devrais leur parler en français beaucoup plus, c’est un déchirement constant de ne pas le faire davantage. Lorsque j’ai eu le dernier, Liam, je ne travaillais pas. J’ai donc pu lui parler en français pendant ses premiers 18 mois. C’était super pour tout le monde, car les deux autres ont pu en profiter aussi. J’ai cependant perdu cette habitude lorsque j’ai commencé à donner l’école à la maison à Emma et Luca, ce qui est vraiment dommage. J’y pense vraiment beaucoup mais il est difficile de s’y remettre.

Leo, lui, ne semble pas le vivre aussi difficilement que moi. Il faut dire aussi que ses parents gardent souvent les enfants et leur parlent beaucoup en espagnol. Ils ne perdent donc jamais vraiment le contact avec cette langue.

Transmettre aux enfants l’amour des différences culturelles

Moi : Selon toi, quelles sont vos forces dans cette aventure de parents de cultures différentes ?

Stella : Des forces et des avantages, il y en a beaucoup. En premier lieu, bien évidemment, il y a les langues. Ils entendent et comprennent les bases de l’espagnol et du français, tout en parlant parfaitement anglais, bien évidemment. Étant donné que Leo et moi avons tous les deux immigré aux États-Unis, nous avons dû apprendre à vivre dans un pays qui n’est pas le nôtre. Nous avons envie de partager cette vision de la vie avec nos enfants en les confrontant constamment avec des cultures différentes. Ça passe beaucoup par la nourriture : depuis qu’ils sont tout petits, nous allons dans des restaurants thaïlandais, japonais, indiens… nous tenons à ce que leurs horizons culturels soient les plus ouverts possible. Ils adorent les sushis depuis très jeunes !

Bien sûr, en plus de vouloir leur montrer nos pays d’origine, nous rêvons de les faire voyager aux quatre coins du monde. L’autre jour, j’ai ressenti un immense sentiment de fierté face à un événement qui nous est arrivé et aux réactions d’Emma et de Luca. Nous avions un poisson et celui-ci est mort. Les enfants étaient très tristes. Ils sont montés dans leur chambre en me disant « maman, on va faire une petite prière ». Ma première réaction a été la surprise puisque nous sommes athées et que nous ne leur avons pas apporté d’éducation religieuse. Comme ils m’ont invitée à les suivre, je les ai observés. Ils ont déplié une taie d’oreiller, l’ont installée par terre et se sont agenouillés, ont récité une prière et ont posé la tête au sol, à la façon des prières musulmanes. Ils avaient tout simplement vu cette façon de prier chez nos voisins dont ils sont très proches des enfants. Ceux-ci sont égyptiens, de confession musulmane. Ils sont pratiquants, nos enfants ont donc dû assister à quelques-unes de leurs prières alors qu’ils jouaient chez eux. J’en étais tellement émue ! Voir mes enfants adopter une façon de faire qui ne vient pas de chez eux avec un tel naturel a comblé mon cœur de maman. Moi qui ne demande qu’une chose : que la différence culturelle ne soit qu’une richesse, un cadeau, une opportunité d’apprendre et d’observer d’autres façons de vivre. En silence, je nous ai félicités, Leo et moi.

Alors voilà. Moi qui pensais entendre à quel point il est difficile de s’accorder en tant que parents de cultures différentes, je me retrouve avec un témoignage qui dit plutôt l’inverse. Ma sœur dit que c’est parce qu’ils sont en couple depuis qu’ils sont jeunes (elle avait 20 ans et lui 23 ans lorsqu’ils se sont rencontrés) et qu’ils se sont donc adaptés l’un à l’autre. Moi je pense surtout qu’il s’agit d’une compatibilité de caractères. Bien évidemment, il y a des cultures drastiquement différentes qui, lorsqu’elles se rencontrent, peuvent créer des chocs violents surtout lorsqu’il s’agit d’élever des enfants ensemble. Je pense notamment à mon amie allemande qui a des enfants avec un homme indien, ils se sont rencontrés en Allemagne et ont vécu en Inde ensemble…

Et vous, vivez-vous une relation avec une personne d’une origine différente de la vôtre et quelle est votre expérience ?

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